Santa Maria - Lizerazu

 

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 Au-delà des frontières. Les lignées de la Basse-Navarre à la cour du Roi 

Ana Zabalza Seguin 

Luis Erneta Altarriba 

Universidad de Navarra 

Introduction. À propos des sources 

Dans les études d’onomastique réalisées depuis la branche de l’histoire, comme celle-ci, les sources sont un vrai défi pour l’imagination. L’intention de son rédacteur coïncide rarement avec l’intérêt de l’historien; cependant, plus on recule dans le temps, plus l’étude minutieuse des différentes façons de dénommer les personnes est importante, car elles renferment les clés pour déterminer par exemple à quel groupe ethnique appartenaient ceux qui ont peuplé un lieu. Il n’est pas nécessaire de remonter le temps jusqu’à des périodes antiques, dans l’époque moderne encore, notamment au XVIe siècle, il est souvent compliqué de recouper tous les documents dont on dispose, à cause de la difficulté à vérifier que par exemple plusieurs documents se réfèrent en réalité à une même personne qui répond à différents noms; ou que deux sujets sont frères, alors qu’ils ont le même prénom mais un nom différent. Ces circonstances, qui peuvent être considérées comme un problème de plus à la recherche historique, constituent d’un autre point de vue, une information nouvelle et utile1. Comme chacun sait, avant la configuration des états modernes il n’y avait pas une institution publique qui enregistrait les noms officiels des individus. Par conséquent, il n’y a pas de nom officiel, véritable, correct, mais –comme il arrive encore aujourd’hui - une personne peut être connue sous différents noms en fonction de l’endroit où elle se trouve: d’ailleurs, quand il n’y a pas d’état, un individu n’utilise jamais son nom d’usage: ce sont les autres qui le font. Donc, quand on appelle quelqu’un, à l’oral ou à l’écrit, nous sommes surtout en train de connaître qui est cette personne pour celui qui l’appelle2. 

1 WRIGLEY Edward Anthony 1973, p. 5. 

2 ZONABEND Françoise 1979, p. 66-67. 

3 MARTINENA Juan José 1997, p. 92. 

S’engager dans l’onomastique du début de l’époque moderne, ou reconstruire les ascendances qui ont leurs racines à la fin du Moyen-Âge est aussi complexe que passionnant. Dans l’exemple que nous présentons dans ce texte, nous avons essayé de reconstruire la trajectoire d’une lignée originaire de Basse Navarre, territoire qui jusqu’en 1530 environ faisait partie du royaume de Navarre, mais quelques années après la conquête par la Castille, fut abandonné et, après diverses péripéties, devint territoire français. Pendant des siècles, beaucoup de basnavarrais, qui furent attirés par la disponibilité de terres en Navarre, émigrèrent temporairement ou définitivement vers les terres du sud; comme témoignage, il reste encore aujourd’hui leurs noms, souvent le nom de leur lieu d’origine, parmi lesquels Sola ou Armendáriz sont les plus communs actuellement en Navarre. 

Le royaume de Navarre possède un extraordinaire ensemble de documents médiévaux, déposés aux Archives, l’Archivo Real y General de Navarre. La totalité a pratiquement été numérisée pour garantir leur conservation; il y a également de bons instruments de description. Cet ensemble présente un trait très significatif: la plupart est constituée par la comptabilité du royaume3. Paiements, reçus, dons, exemptions ont été récoltés avec une extraordinaire minutie; cependant, les actes de gouvernement sont rares. En voici l’explication: en 1234 la dynastie royale autochtone s’est éteinte. À partir 2 

 

de cette année, la Navarre fut régie par les rois français, qui à tout moment se montrèrent plus intéressés par ce qui se passait sur leurs territoires originaires que sur ce petit territoire, pauvre et peu peuplé. La situation ne changea pas avant le dernier quart du XIVe siècle, quand, une fois le roi Charles II (1349-1387) de la dynastie Évreux définitivement vaincu en France, il n’eut d’autre choix que de se replier sur la Navarre. Ce fut durant le règne de son fils, Charles III (1387-1425) que, résigné sans doute à son sort, ce monarque essaya de donner la plus grande splendeur possible à sa petite cour; pour ce faire, de nouveaux titres pompeux furent créés; deux nouveaux luxueux palais royaux furent construits à Tafalla et à Olite, et furent splendidement décorés. En fait, la cour d’Olite était une vitrine qui permettait d’échapper à l’étroitesse des horizons d’un royaume sous la pression de ses voisins de plus en plus puissants et ambitieux: la France, la Castille et l’Aragon4. 

4 Je remercie ma collègue Dr. Raquel García Arancón par cette information. 

De tout cela il en est resté des milliers de témoignages dans la documentation de la Cámara de Comptos, l’institution chargée de la comptabilité de la couronne. Il s’agit d’une source très précieuse du point de vue onomastique aussi, car il est possible de repérer des biographies en suivant leurs apparitions dans des livres de comptes et de déterminer les relations entre des personnes et des familles. Dans le cas de lignées comme celle que nous avons choisie pour cette étude, et qui ont joué un rôle secondaire à la cour, on peut trouver plus de cent documents par individu pour la période comprise entre le règne de Charles II et Charles III. En recoupant toute l’information des différents membres du groupe, il est possible d’en tirer de nouvelles conclusions, et de quantifier le volume de bienfaits ou grâces de différente nature que la lignée reçut de la couronne. Par ailleurs, le fait que, différentes mains, mettent par écrit des prénoms et noms basques, germaniques, romans, permet de suivre ses variantes formelles, qui constituent également une information pertinente. 

Le territoire qui composait la Navarre à la fin du Moyen-Âge s’était configuré tout au long d’une longue période, et tous ses espaces n’étaient pas liés avec la même fermeté. Aux deux extrémités géographiques de l’ancien Royaume on trouve deux exemples d’intégration relativement tardive: d’une part, au sud, la vallée de l’Èbre, conquis aux musulmans en 1119 environ. Autour de Tudela, la ville principale, dominaient de grands espaces, aptes pour l’agriculture, de type méditerranéen. À l’extrémité nord, au-delà de la barrière pyrénéenne, la Basse Navarre –ou également connu sous le nom d’Ultrapuertos, Outre-monts,- présentait des caractéristiques physiques et humaines très différentes. Rattachée à la couronne depuis 1189, c’est une région au relief accidenté, qui présente sur peu de kilomètres un fort contraste depuis les premiers sommets pyrénéens et les vallées de faible altitude. Avec un climat humide, peu de terrains cultivables, elle était relativement surpeuplée. L’accès à la terre, le bien par excellence, était ici impossible. Comme dans d’autres régions montagneuses européennes, la recherche du difficile équilibre entre la population et les ressources finit par cristalliser dans le système de l’héritier unique, qui dans la pratique empêchait l’augmentation du nombre d’unités domestiques, au prix de déshériter les cadets. Sûrement depuis le début de son rattachement à la couronne de Navarre les habitants d´Ultrapuertos ont dû voir les grands espaces du sud comme un pays de Cocagne. Parce que, pour les déshérités, il n’y avait pas beaucoup de débouchés: le traditionnel service militaire en tant que mercenaires. 

Les dénominations toponymiques familiales ou nominales, ainsi que les descriptions et désignations de villes, châteaux ou maisons fortes, aident à définir la pléiade de centres de pouvoir conformés par les diverses familles qui jouissent de la 3 

 

faveur du roi. Elles fonctionnent de même comme projection territoriale d’un réseau d’influences dans le jeu de suprématie sur l’espace conquis ou contrôlé. 

L’analyse territoriale s’est réalisée, d’une part, sur la base de la documentation compilée dans les archives et, d’autre part, avec l’information cartographique élaborée par les chercheurs spécialisés. Ceci a permis de contextualiser l’espace occupé par les bastions d’artillerie les plus importants de l’ancien royaume à l’objectif de représenter de façon spatiale les connexions personnelles et familiales de la cour, ce qui fournit des informations riches pas seulement sur leur position mais aussi sur leur hiérarchie et fonction dans le royaume. 

Le matériel cartographique employé dans cette recherche est de nature diverse. L’élaboration du schéma cartographique –qui montre l’espace d’influence du lignage des Lizarazu-Santamaría– a demandé une analyse critique des références qui décrivent les limites du royaume et la localisation des châteaux et forteresses les plus notables pendant la période examinée de ce lignage. Les travaux cartographiques de Floristán Samanes et Martín Duque, Sagredo, Fortún Pérez de Ciriza et Floristán Imízcoz5 ont beaucoup aidé à atteindre cet objectif. La digitalisation et le contraste des attributions spatiales avec les indications territoriales compilées dans l’archive ont été la base de la carte XXX, qui montre sur une couverture vectorielle topographique la position partiellement périphérique des Lizarazu-Santamaría. 

5 FLORISTÁN SAMANES ET MARTÍN DUQUE, 1986; SAGREDO 2006; FORTÚN PÉREZ DE CIRIZA ET FLORISTÁN IMÍZCOZ 2008. 

Comme on l’a indiqué plus haut, los rois français en général montrèrent peu d’intérêt pour les problèmes de ce royaume. Mais, quand les monarques de la dynastie Évreux se centrèrent sur ce petit terrain, les choses changèrent: ce n’est pas un hasard que Charles III ait décidé la construction des deux palais à Olite et Tafalla, précisément là où la Navarre montagneuse s’ouvre sur la vallée de l’Ebre, sur une route qui communiquait avec les royaumes voisins. En ce qui concerne Ultrapuertos, à son détachement tardif se joignait la barrière montagneuse des Pyrénées, en plus d’une société caractérisée par un réseau très dense de lignées, parmi lesquelles un grand nombre d’exonérés –dans certaines vallées ils atteignaient 66%-. Divisés en camps et factions, le contrôle de cet espace n’a pas dû être facile. Déjà avec Charles II mais surtout avec son fils Charles III, il apparaît clairement, précisément dans la documentation de la Cámara de Comptos, quelles ont été les voies qu’utilisèrent les rois pour obtenir la pacification et les prélèvements fiscaux de leurs domaines du nord des Pyrénées: ils choisirent d’attirer les membres des principales lignées, en leur mettant à leur service, en leur offrant des charges, en maintenant leur fidélité avec tout type de récompenses. Voilà l’information qui est arrivée jusqu’à nous. 

La lignée Lizarazu - Santa María 

Les Lizarazu, selon tous les indices, devaient constituer une famille typique de la petite noblesse basnavarraise. Les premières apparitions dans les sources remontent au moins à 1269, et, comme c’est habituel dans les reconstructions généalogiques, certains de leurs membres sont qualifiés de fortissimus baro. Ils sont connus sous un nom qui est, en réalité, le nom d’un de leurs palais, qui comme tant d’autres est exempté et a une certaine importance à un niveau purement local. 

Comme beaucoup de leurs voisins, poussés par la nécessité, les Lizarazu se consacrèrent au métier des armes. Pour cela, ils se firent mercenaires au service de quiconque voulant bien les engager. Les nouvelles les concernant commencèrent à être plus nombreuses sous le règne de Charles II, le dernier des monarques Évreux qui 4 

 

essaya par tous les moyens de faire valoir ses droits en France. Dans ce contexte, en 1369, nous tombons sur un des Lizarazu, au nom de Perusco, signant son contrat en tant que mercenaire au service du monarque navarrais, même si avant de s’enrôler dans l’armée il dut dégager son harnois, ce qui donne une idée de la précarité de la situation. 

Dans l’arbre généalogique nº 1 on peut suivre les péripéties de cette lignée, dans la mesure où les sources le permettent. Nous connaissons très peu de noms de femmes ayant appartenues à cette lignée jusqu’au XVe pratiquement, avec l’exception notable que nous analyserons un peu plus loin. Comme on peut le voir, les fils aînés de la branche principale alternent les noms de Pedro et Sancho, qui étaient à leur tour les noms de certains rois de la dynastie autochtone navarraise éteinte en 1234 –d’ailleurs, le dernier de ces souverains fut Sancho el Fuerte, Sancho le Fort-. Outre le prénom, un patronyme est fréquemment utilisé, on le retrouve le plus souvent chez ceux qui s’appellent Pedro: par exemple, Pedro Sánchez de Lizarazu; mais aussi on utilise l’appellation Pedro Sanz de Lizarazu, où Sanz est une variante du prénom Sancho. Nous n’avons trouvé aucun cas de personne s’appelant Sancho à qui l’on ait donné le patronyme Pérez, mais il est vrai que l’information les concernant est insuffisante. En plus du prénom était ajouté un nom uni par le mot de: par exemple, Sancho de Lizarazu, ou de Liçaraçu. D’autres branches secondaires de la lignée ont des pratiques analogues, bien qu’on ne perçoive pas aussi clairement la transmission grand-père-petit-fils. 

Le nom Lizarazu, originaire du palais du même nom à Saint-Étienne-de-Baïgorry, se caractérise par une propagation précoce dans l’espace péninsulaire du royaume de Navarre, ce qui va conduire à un contraste intéressant entre la branche principale –qui abandonna ce nom-, et les branches secondaires, qui le conservèrent. Fidèles à leur attachement pour les armes, de plus en plus conscients du rôle du roi en tant qu’octroyeur de grâces et bienfaits, on peut dire que tous les fils de la lignée qui arrivèrent à l’âge adulte vont exercer le métier des armes dans la Navarre du sud. Nous trouvons de manière permanente toute une série de gouverneurs de forteresses avec ce nom, surtout dans les forteresses aux frontières, très nombreuses du fait de la position géostratégique du territoire (carte 1). Les Lizarazu sont des hommes de frontière, non seulement parce qu’ils y habitent et vivent grâce à elle, mais aussi parce qu’ils marquent les limites de l’autorité royale. Un cas significatif est celui du château de Larraga, véritable belvédère sur la vallée de l’Ebre lors des batailles contre les musulmans, ancien poste de frontière, même s’il avait déjà perdu cette fonction. Depuis 1323 on fait état de plusieurs Lizarazu qui se succèdent à la tête de cette gouvernance, alternant avec d’autres mais avec une présence permanente. En 1379, Charles II octroie à Juan de Lizarazu les moulins du bosquet de cette localité à vie, en supplément des deux paiements annuels qu’il recevait. Il est significatif qu’en 1390 Charles III accorde au même Juan la quantité de 50 florins, comme grâce spéciale pour avoir construit des maisons à Larraga, ce qui supposerait la culmination de son désir de s’installer dans les terres méridionales avec un lot de biens immobiliers. Malgré tous les évènements de la longue guerre civile, les Lizarazu demeureront dans cette localité, qui prit une nouvelle valeur lorsque la lignée Beaumont, prééminent dans son camp, reçut le comté de Lerín, base territoriale très proche de la ville de Larraga. Ici leur nom se maintient, et selon toute probabilité, de là il passera à la ville voisine de Berbinzana, où il est resté jusqu’au début du XXe siècle. Nous pensons que cet enracinement permanent, non d’une branche, mais de plusieurs –Larraga n’est qu’un exemple- contribue à nourrir l’hypothèse que ces lignées ont le regard tourné vers les terres méridionales, où servir le roi se récompense avec des biens immobiliers. 

Comme on l’a déjà dit plus haut, et c’est compréhensible du fait de la nature des sources, nous connaissons très peu de noms de femmes de cette lignée durant le XIVe 5 

 

siècle. Cependant, la seule identifiée avec précision a joué un rôle décisif dans le sort des siens. María García de Lizarazu était la fille de García Martínez de Lizarazu, ce dernier étant sûrement le cousin de Pedro Sanz de Lizarazu, chef de famille de la branche principale au milieu du XIVe siècle. García était gouverneur du château de Larraga en 1338, et il est très probable que son fils Sancho l’ait succédé en 1357. Pendant ces mêmes années, María devint la maîtresse du frère du roi Charles II. L’infant don Luis fut le seul frère du monarque qui survécut à l’âge adulte; à cause des fréquentes absences du monarque du fait de ses campagnes en France, Luis de Beaumont-le-Roger exerça la lieutenance au nom de son frère. Certains auteurs affirment que l’infant Luis et María se marièrent en secret, mais il n’y a aucunes preuves documentaires le confirmant. Ce qui est sûr, c’est qu’entre 1359 et 1363 María donna à l’infant trois enfants: Juana (1359), Charles (1361) et Tristan (1363). Il semble que leur relation avait commencé plusieurs années avant la naissance de la première fille, car au moins depuis l’été 1356 María avait reçu des bienfaits qui ne peuvent s’expliquer que par sa relation avec don Luis; si tel est le cas, il se peut qu’elle eût d’autres enfants morts très tôt. Le fait est que ces enfants furent les seuls enfants de l’infant, car, marié par la suite avec Juana de Durazzo, un mariage purement politique (1366), il n’eut pas de descendance légitime. Les trois enfants de María de Lizarazu vont être connus sous le nom Beaumont, emprunté au comté dont son père était titulaire, et du second enfant, Charles de Beaumont, naîtra la lignée de ce nom, qui prendra la tête du camp du même nom pendant la guerre civile. Depuis le milieu du XIVe siècle, les Lizarazu ont donc fait partie de manière illégitime de la famille royale, un fait qui décidera de leur destin. À tout moment ils feront en sorte de maintenir fermement leur position dans leur pays natal –une tâche qui correspond à l’aîné de chaque branche-, mais sans abandonner la présence à la cour, un noeud où se mêlent tous les fils qui composent le creuset du royaume de Navarre, lieu où l’information non seulement se transmet mais aussi se crée; et tout cela sans abandonner leur position à la tête de différents châteaux. 

Le moment où se passa la discrète parenté des Lizarazu avec la dynastie royale est pertinent. La relation de don Luis et María dut commencer vers 1355-1356, c’est-à-dire, sept ans à peine après la catastrophe de la peste noire. Ses conséquences furent dramatiques pour la Navarre, et c’est peut-être dans ce contexte qu’il faut comprendre l’importance des relations hors mariages et la descendance illégitime, phénomène qui affecte les membres des familles royales et de la noblesse. Il est facile de comprendre que devant des circonstances que l’homme ne peut prévoir ni combattre, le désir de laisser une descendance se soit ancrée. De ce point de vue, les titres des Lizarazu étaient excellents, car comme on peut le constater en reconstruisant leurs biographies, ils se distinguent par leur force physique, leur longévité et leur descendance prolifique, au moins en ce qui concerne les hommes. D’ailleurs, certains étaient connus par des surnoms comme Héruy, Sanson ou Gaillard. C’était cela que recherchait don Luis, qui serait privé de se marier avec María à cause de la lignée inférieure des Lizarazu? 

En ce qui concerne l’onomastique des frères Beaumont, il est intéressant de constater une certaine oscillation, car, alors que pour le premier fils de chaque sexe on choisit des noms patrimoniaux de la dynastie royale –Juana était le nom de la reine, mère de don Luis, et Charles celui de son frère le roi, son parrain sûrement-, en revanche pour le plus jeune, on préfère un nom plus capricieux, peut-être emprunté à la littérature, Tristan. Cette dernière sera la position qu’adoptera la famille royale navarraise au moment de baptiser sa nombreuse descendance illégitime avec des prénoms comme Lionel, Lancelot ou Godefroy, tandis que pour la descendance légitime elle utilisera plutôt un répertoire plus traditionnel. 6 

 

Passons à présent à analyser les noms et prénoms de la branche principale de la lignée. Il faut tenir compte que les sources que nous avons utilisées sont écrites en langue romane, beaucoup d’entre d’elles en langue romane navarraise qui finit par disparaître ou rejoindre le castillan. Cependant, on peut supposer que la langue maternelle des Lizarazu était la langue basque, qui ne s’utilise dans la documentation que de manière exceptionnelle. Donc, à cet archaïsme qu’on peut supposer dans le texte écrit de caractère officiel, il faut rajouter la transcription des sons qui n’ont pas de correspondance exacte en langue romane, comme c’est le cas quand on transcrit les lettres ç ou z et dont le son apparaît deux fois dans le nom de la lignée. Jusqu’à la conquête castillane du royaume de Navarre (1512), et voire même jusqu’à l’abandon de la part de la Castille des territoires d´Ultrapuertos (vers 1530), les gens originaires de ces terres passaient librement d’un côté et d’autre des Pyrénées. Ce ne fut pas avant 1583 que, par décision prise par les Cortes (le parlement) de Navarre, ils ont été privés de leur origine de navarrais et tenus pour des étrangers en ce qui concerne les métiers et les bénéfices. Pour cette recherche, nous avons utilisé des documents émis par un organisme central du royaume, la Cámara de Comptos, nous centrons donc l’analyse sur la façon dont ces noms ont été écrits au sud des Pyrénées, lieu où une bonne partie de la lignée s’est finalement ancrée. 

Les quatre premières générations de la branche principale, dont les dates limites sont 1338 et 1413, suivent rigoureusement le schéma de transmission du nom du grand-père paternel au petit-fils héritier: Sancho – Pedro – Sancho – Pedro. Tous des hommes d’armes, ils vont exercer la gouvernance de différents châteaux; la nouvelle la plus ancienne nous présente Sancho de Lizarazu en tant que gouverneur du château de Larraga en 13236. Cette information déjà le présente comme un homme d’armes au service du roi partout où cela est nécessaire –en l’occurrence, loin de sa terre natale-, mais, en plus, le choix d’une épouse peut manifester son intérêt pour s’installer dans la Navarre péninsulaire: en effet son second mariage est avec l’héritière d’Ursúa, à Baztán7, une lignée frontalière avec laquelle ils établiront de nouveau un lien quatre générations plus tard. Ce premier Sancho et ses contemporains durent être touchés par la grande épidémie de peste de 1348; peut-être cela explique-il la mort de la première épouse, dont nous ignorons le nom, et le second mariage entre deux héritiers, celui de Lizarazu et celle d’Ursúa, une situation qui n’arrive généralement qu’en temps de crise grave, car elle porte atteinte au principe fondamental qui régit partout où les biens se transmettent à un seul héritier, c’est-à-dire que le même nombre d’unités domestiques doit se maintenir à chaque génération8. Quoi qu’il en soit, Sancho eut au moins deux fils et il put transmettre à chacun un patrimoine complet: à Pedro, peut-être le fils du premier mariage, celui de Lizarazu, et à Miguel Sanz, fils du second mariage, celui d’Ursúa, la normalité étant ainsi rétablie pour la génération suivante. Cet étroit lien de sang peut contribuer à expliquer pourquoi les Lizarazu laissent passer presque un siècle avant de rentrer rechercher un conjoint chez les Ursúa. Íñigo Sanz de Lizarazu, gouverneur de Punicastro en 13509, et García Sanz ou Sánchez de Lizarazu, qui se trouvait à la tête du château pyrénéen de Mondarráin en 1351 et 136310, pourraient être aussi des fils de Sancho I. D’autres documents nous le présentent comme homme 

6 MARTINENA Juan José 1994, p. 639. 

7 RAMÍREZ VAQUERO Eloísa 1990, p. 114. 

8 MORENO ALMÁRCEGUI Antonio et ZABALZA SEGUIN Ana 1999, p. 274-277. 

9 MARTINENA Juan José 1994, p. 659. Dans les documents de la Cámara de Comptos on trouve des nouvelles sporadiques le concernant, à la tête de ce château entre 1351 et 1357: ARCHIVO GENERAL DE NAVARRA [AGN], Co_documentos, caj. 11, n. 22, 1. 

10 AGN, Co_documentos, caj. 11, n. 28 et caj. 17, n. 40 (1); MARTINENA Juan José 1994, p. 647. 7 

 

d’armes au service du roi: ainsi, pendant l’été de 1353 il fut l’un des émissaires de Charles II en Normandie; avec Íñigo Sánchez de Ursúa il apporta 28 hommes de pied11. En août 1362 García toucha une certaine quantité d’argent du trésorier du royaume pour les dépenses des gens d’armes pendant la guerre d’Aragon12. Aussi bien Íñigo que García portaient des noms d’anciens rois autochtones. Chacun de ces hommes donneraient naissance aux nouvelles branches de la lignée, d’où continueraient à surgir des soldats mais aussi des officiers de l’administration du royaume. Il en fut ainsi avec les enfants d’Íñigo Sánchez de Lizarazu, cité plus haut: Sancho Íñiguez de Lizarazu, qui reçoit le nom de son grand-père, est le seigneur du palais d’Echaide, à Elizondo, et guardien du château d’Orzórroz, à Baztán, en 1351, tandis que son frère Juan Íñiguez de Lizarazu fut notaire de la Cour, même s’il participa aussi aux campagnes de Normandie13. 

11 FERNÁNDEZ DE LARREA ROJAS Jon Andoni 1992, p. 99. 

12 AGN, Co_documentos, caj. 15, n. 93, 26. 

13 AGN, Co_documentos, caj. 12, n. 98; FERNÁNDEZ DE LARREA ROJAS Jon Andoni 1992, p. 120. 

14 AGN, Co_documentos, caj. 12, n. 23, 26. 

15 AGN, Co_documentos, caj. 12, n. 22, 4. 

16 AGN, Co_documentos, caj. 15, n. 88, 7. 

La frondaison de l’arbre généalogique est remarquable, mais nous devons revenir à la branche principale. Le fils aîné de Sancho I, Pedro Sánchez de Lizarazu, consigné entre 1347 et 1363, fut écuyer et sergent d’armes; il participa également à la campagne de Normandie pendant l’automne de 1353, avec ses hommes, recevant sa paye de la part du roi14. Il est contemporain de sa cousine María, et la proximité avec le monarque se perçoit par exemple dans le fait que, avec son fils héritier Sancho, il accompagne le roi lors de son voyage en France15. Sa tâche est diverse, car tantôt il apparaît en tant que gouverneur des châteaux (Mondarráin, Murillo, San Adrián), tantôt exerçant métier de danse de Labastide-Clairence. Nous ignorons le nom de son épouse. 

On retrouve son fils Sancho dans des documents de 1353 et 1378, bien que cette information soit insuffisante. En revanche, il semble qu’il fut l’homme de confiance de Charles II, en effet, en 1362 le monarque ordonne qu’on lui remette 10 florins pour une cause secrète16. 

Le fils de Sancho, Pedro Sanz de Lizarazu, est certainement la figure la plus remarquable de toute la lignée, du moins c’est ce qu’on en déduit de la documentation qui est arrivée jusqu’à nous. Cité dans les documents dès 1375, il est quasiment certain qu’il mourut le 10 juillet 1413. Il vécut donc sous le règne de Charles II et de Charles III, sans que sa position ait été affectée dans le passage de l’un à l’autre. Étant, comme nous le verrons, un personnage important à la cour, il se situait à un niveau de subordonné par rapport aux Beaumont, les descendants illégitimes du côté masculin de la propre famille royale et d’une Lizarazu. Au fur et à mesure que s’écoulait le règne de Charles III et que les grandes lignées prenaient l’habitude de se partager les rentes du royaume, la division entre les descendants illégitimes de Charles II a commencé à se forger, les Peralta-Agramont, et ceux de l’infant Luis, Beaumont, parmi lesquels étaient les Lizarazu. Mais, avant le déclenchement du conflit dynastique en 1450-1451, il s’agissait d’une situation pas très différente de celles qui avaient lieu dans les cours des royaumes voisins. 

Dans la biographie de Pedro Sanz on peut distinguer plusieurs aspects. Avant tout, comme les autres hommes de sa lignée, il fut un homme d’armes, qui exerça toute sa vie la gouvernance de différents châteaux qui lui furent confiés, en particulier à côté de sa terre natale, en Ultrapuertos: ceux de Castelrenaut (1388) et, pendant longtemps celui de Rocafort (1388-1401). Alors que d’autres engagements l’empêchaient d’y séjourner, 8 

 

il confia cette dernière gouvernance à un lieutenant. Uniquement à la fin de sa vie, peut-être en guise de récompense, il reçut la châtellenie de San-Jean-Pie de Port, la plus importante de la Basse Navarre, ainsi que celle du château de Garris, sur ce même territoire; il exerça ces deux fonctions jusqu’à sa mort17. 

17 AGN, Co_documentos, caj. 106, n. 3, 31. 

18 AGN, Co_documentos, caj. 59, n. 87, 1. 

19 CASTRO José Ramón 1967, p. 421. 

20 CASTRO José Ramón 1967, p. 243. 

21 AGN, Co_documentos, caj. 43, n. 39, 1. 

22 AGN, Co_documentos, caj. 98, n. 61, 2 (1). 

23 CASTRO José Ramón 1967, p. 392. 

Par ailleurs, déjà depuis 1376 il figure en tant que bénéficiaire des terres de Mixa et Ostabarets. Une fois Charles II mort le premier jour de 1387, Lizarazu va bientôt recevoir de nouvelles récompenses de son successeur; ainsi, dès 1390 il perçoit chaque année le tribut de la vallée d’Arce comme don à vie pour maintenir sa troupe de gens d’armes, consigné jusqu’en 1411, des mois avant sa mort18. D’autre part, Charles III le fit chevalier la même année de son couronnement, 139019. 

Ce qui attire l’attention chez ce personnage, c’est sa capacité à se maintenir actif sur différents fronts de manière simultanée; ainsi, fin 1399 il apparaît comme grand maître de l’hôtel du roi, métier dans lequel se distinguera plus tard un de ses enfants. Une tâche, que ses descendants et lui effectueront à plusieurs reprises, est celle ses ambassades et messageries au nom du roi. Pedro avait déjà commencé cette délicate mission sous le règne de Charles II, lorsque, par exemple on l’envoyait à Lourdes: Lizarazu était parfaitement habilité pour agir comme lien entre la cour et la Basse Navarre; c’était sa fonction naturelle. Sa relation étroite avec les Beaumont fit qu’il devint aussi le lien avec l’Angleterre, car cette lignée était le bras long des anglais sur le territoire français. En 1397 il accompagna le roi lors de son voyage en France. Déjà sous le règne de Charles III, il fut envoyé en Béarne (1392), Aragon (1393), Angleterre (1396), à Foix (1399), Béarne à nouveau (1406), Castille (1406), Ultrapuertos et Bayone (1407). Un signe de sa proximité avec le monarque et de sa position dans la cour est le fait que, au retour de Charles III en Navarre après un long voyage en France, en septembre 1398, il s’arrêta pour manger à l’hôtel de Pedro Sanz de Lizarazu20. 

Au moins à six reprises, Pedro Sanz reçut du monarque un présent très spécial: un cheval, instrument indispensable pour ses missions au service de la couronne; ici il faut souligner la grande différence temporelle entre la première et la dernière chevalerie offerte, il y a, en effet, trente ans de différence: depuis le cheval acheté sur l’ordre de Charles II en 138121 jusqu’au dernier, offert par Charles III en juin 141122. Il faut l’interpréter comme un signe de la force physique qui semble caractériser les Lizarazu. Sa mort pendant l’été de 1413 coïncida avec une réunion du Parlement à Olite; à quelques jours près mourrait aussi l’infante aînée, Juana, et deux autres grands personnages de la cour. Tout cela fit que leurs funérailles eurent lieu dans l’église du convent de San Francisco de cette localité, pendant quatre jours consécutifs du mois de juillet23. Cela indique bien sa position à la cour. 

Du point de vue de l’onomastique, Pedro Sanz montre un changement notable dans la trajectoire de la lignée. Pour les quatre fils consignés dans les documents –il faut supposer qu’ils naquirent autour de la décennie de 1380- il va choisir des noms qui s’écartent de la tradition familiale. En effet, la liberté avec laquelle on a procédé dans le cas du fils aîné, pour lequel on aurait pu s’attendre à une plus grande fidélité à la norme, attire notre attention: il s’appelle Guillem Arnalt, des noms qui sont très fréquents dans la Basse Navarre, en sens inverse aussi, comme nom simple aussi, mais qui n’est pas 9 

 

une seule fois consigné dans le large éventail d’ancêtres qu’on peut suivre dans la documentation. Comme on l’a déjà mentionné à d’autres reprises, on peut toujours supposer qu’il eut un premier fils appelé Sancho –c’était ce qui ce qui devait se faire- qui serait mort très tôt sans laisser aucune trace; malgré tout, il existait la coutume du remplacement, c’est-à-dire qu’un autre frère, né après, recevait son nom ou, s’il n’y avait pas de nouvelles naissances, on changeait le nom d’un frère. Cependant, rien de tout cela n’est consigné chez les enfants de Pedro Sanz. Le fait qu’au moins trois fils aient suivi l’aîné, contribue à réaffirmer l’hypothèse selon laquelle il s’agit d’une décision préméditée; un autre des frères, le plus documenté, porte tout comme l’aîné un nom de tradition germanique, relativement commun dans la Basse Navarre, Menaut; un autre s’appelle Charles, une chose absolument exceptionnelle dans son pays –comme le démontre Orpustan dans ses études détaillées24- et qui ne peut s’expliquer que parce qu’il serait le filleul du monarque; le moins connu est Juan, qui comme fait particulier, apparaît dans les sources comme Juan Pérez, c’est-à-dire, avec son patronyme, une chose qu’on ne retrouve pas dans le cas de ses frères. Malgré la riche documentation où apparaissent ces personnages, je n’ai pu déterminer le nom de l’épouse de Pedro Sanz, ni si ces enfants sont du même mariage ou de plus d’un. 

24 ORPUSTAN Jean-Baptiste 2000. 

Le renouvellement onomastique opéré dans cette lignée à la fin du XIVe siècle est un fait, et admet une interprétation, comme par exemple que Pedro Sanz de Lizarazu aurait assumé que les grâces qu’il espérait obtenir ne lui seraient concédées par aucun roi appelé Pedro ou Sancho, mais par Charles. Il se peut aussi qu’il recherchât que ses enfants aient pour parrains des personnages de la cour –où les basnavarrais étaient nombreux- qui effectivement porteraient les noms cités. C’est une question qu’on se pose, et pour laquelle il est difficile de passer de la pure conjecture: en fin de compte, à l’attribution d’un prénom à un nouveau-né vient s’ajouter à la décision initiale une certaine dose de hasard, de caprice ou de mode: des circonstances de dernière minute. Mais ce qui est réellement important, c’est qu’en plus de la nouveauté du prénom, il y aura un changement dans le nom: tous les enfants de Pedro, y compris l’héritier, abandonnent celui de Lizarazu pour celui de Santa María, un autre de leurs palais, dans le village d’Hélette (Arberoue). Tout le monde sait que durant le Moyen-Âge, voire même durant l’époque moderne, il règne une grande liberté dans l’utilisation les noms; ce que nous, de notre perspective, nous considérons des noms, sont en fait des références au terrain, à la terre. De ce point de vue, les Lizarazu énumèrent fièrement plusieurs terrains: Lizarazu, Gentain, Egoaburua, Santa María. Même Pedro fut parfois appelé Pedro Sanz de Santa María. Mais justement, à cause de la flexibilité qui prévaut dans ce domaine, le fait que le nom Lizarazu cesse brusquement de s’utiliser attire l’attention, de sorte qu’il s’appliquera très rarement à un des quatre frères. Ici, on peut se douter qu’il y a une discussion au moment d’écarter un des termes de référence pour finalement en décider un autre. Avec la rupture de la tradition dans les prénoms, la conclusion que l’on peut en tirer c’est que Pedro Sanz de Lizarazu chercha consciemment un changement d’orientation dans sa lignée. Cette hypothèse est confirmée par la politique du mariage suivie pour la génération de ses enfants, son oeuvre sans aucun doute, que nous connaissons seulement de manière fragmentaire –va être la génération victime de la guerre civile, pendant laquelle ils se retrouveront au coeur même de la lutte-, mais les deux frères les mieux documentés, Guillem Arnalt et Menaut, se marièrent avec des dames de la péninsule, le premier avec Margarita de Uroz-Ursúa, renouant ainsi avec une importante maison, avec laquelle ils avaient déjà 10 

 

eu des liens de parenté autrefois; et le second avec Catalina de Aoiz, née dans un palais dont les enfants servaient à la cour d’Olite, de même que les Lizarazu. 

Avant de passer à interpréter le sens possible de ce changement de cap apparent, il convient d’examiner si, pour leur part, les enfants de Pedro Sanz de Lizarazu reprirent la tradition ou continuèrent à innover. Comme je viens de le signaler, le long conflit qui dévasta la Navarre dès 1451, provoqua une importante altération en ce qui concerne la production documentaire; la cour en tant que tel cessa de fonctionner normalement, et il y eut des pertes et des pillages qui ont affecté la conservation des documents. Malgré tout, parmi la descendance relativement nombreuse de Guillem Arnalt et Menaut, on observe un certain mélange de nouveauté et tradition, même si peut-être prédomine la nouveauté. Menaut donne à un de ses enfants le nom de son père, Pedro, et aux deux autres ceux de ses frères Guillem et Juan. En revanche, le fils aîné semble opter pour des noms nouveaux ou peut-être empruntés au patrimoine des Ursúa, la lignée de son épouse, tels que Beltrán et Lorenzo. Contrairement à ce qui se faisait chez les générations précédentes, les femmes commencent maintenant à émerger, bien qu’en nombre très inférieur par rapport aux hommes; de plus, comme nous manquons cruellement de données antérieures, il est impossible d’analyser les critères de transmission. Une des filles de Menaut s’appela Ana; mais peut-être que le plus représentatif est que le fils aîné Guillem Arnalt ait baptisé la sienne avec le nom de España. La petite-fille du côté masculin de la primogéniture de Pedro Sanz de Lizarazu, s’appela España de Santa María. 

Dans son étude sur l’anthroponymie médiévale de la Basse Navarre et la Soule dans la première moitié du XIVe siècle –un siècle avant la naissance d´España de Santa María-, Orpustan trouve comme trait caractéristique de l’anthroponymie féminine –malgré le nombre insuffisant d’exemples, 95, face aux 911 hommes- la proportion élevée de noms qu’il qualifie d’ethniques: Navarra, Alamana, Espaynna, Anglesa, Lombarda, que cet auteur qualifie comme des noms à la mode et met en relation avec les routes suivie par les armées ou par des pèlerins25. Selon lui, et c’est une interprétation intéressante, cette mode reflèterait une certaine ouverture culturelle envers les peuples d’Europe cités: Hispania, dans le cas de l’Espagne, une unité disparue mais dont l’essentiel demeure dans les royaumes chrétiens. En tout cas, déjà dans la deuxième moitié du XVe, quand se déroule la vie de la fille de Guillem Arnalt, on aurait dit un nom archaïque, qui a pu être une mode mais, à ce moment là, elle ne l’était déjà plus. Tout cela mis en relation, il faut peut-être l’interpréter comme une déclaration d’intentions: la lignée, déjà depuis le vivant de Pedro Sanz de Lizarazu, cherche à s’hispaniser. Peut-être dans ce désir se trouve l’explication du brusque abandon du nom, un mot basque difficile à prononcer et à écrire, qui renvoie, rien qu’avec son énoncé, au monde du saltus vasconum, au milieu rural, loin de la culture et de l’écriture. La vie de Pedro Sanz s’était déroulée entre les deux espaces, mais sans doute, chez lui, pesa de manière décisive celui de la cour à son moment le plus splendide: comme il a été récemment écrit, dans toute l’histoire du royaume de Navarre, il n’y eut de mécène plus déterminé dans les arts que Charles III, et la cour du royaume n’a sûrement jamais autant brillé26. Les enfants de Pedro, et en particulier Menaut –majordome du prince de Viana don Carlos depuis que celui-ci arrive en Navarre âgé d’un an, en 1422, jusqu’à sa mort en 1460 ou 1461- ils ont vécu et servi à la cour. Menaut de Santa María, ses enfants et neveux, accompagneront le prince héritier pendant tout son long périple jusqu’à Barcelone; là-bas, malgré sa difficile situation, don Carlos, toujours exquis, prendra soin de sa bibliothèque, à la tête de laquelle il mettra un remarquable écrivain 

25 ORPUSTAN Jean-Baptiste 2000, p. 201-202. 

26 FERNÁNDEZ-LADREDA Clara 2015, p. 18. 11 

 

en langue catalane, frère Pere Martínez, et à qui il chargera de son inventaire, que signera le propre Menaut très peu de temps avant sa mort27. Le nom de ses enfants, décidé, comme pour toute sa trajectoire par Pedro, aura pour objectif de faciliter son insertion dans cette sphère supérieure, car le nom rustique de sa terre natale était plus un obstacle qu’une aide. 

27 LATASSA Félix 1796, tomo II, p. 229-230. 

28 Procesos de hidalguía 2015, p. 55-56. 

Si l’intuition de Pedro déjà dans la décennie des années 80 du XIVe siècle était qu’il fallait parier sur les territoires péninsulaires, il eut certainement raison. Ce qu’il n’a pas pu prévoir, c’est que la fracture des deux grandes factions s’aggrava lorsqu’elle s’associa au conflit dynastique qui suivit la mort de la reine Blanca (1441), la fille de Charles III. À partir de ce moment, les enfants et petits-enfants de Pedro vont être entraînés vers un affrontement long et coûteux, dans lequel ils joueront un rôle important bien que subordonnés aux Beaumont, chefs de file d’une des factions. En faisant respecter les droits du prince héritier Carlos de Viana face à ceux de son père, Juan II de Aragón –qui, veuf de la reine titulaire, marié en secondes noces avec une castillane prétendait continuer à être roi de Navarre- ils iront jusqu’au bout et payeront un prix élevé. Guillem Arnalt fut dépossédé de son château; un de ses enfants fut donné en échange de la liberté du prince; Menaut vit son palais brûlé dans la ville d’Urroz; avec ses enfants, il suivit le prince jusqu’à Barcelone, où il mourut presqu’en même temps que don Carlos, en 1460 ou 1461, dans des circonstances pour le moins suspectes. Quant au troisième frère, Carlos, aux alentours de septembre 1461, quand la cause du prince de Viana était perdue, il fut condamné pour rébellion et désobéissance au roi, exécuté, et tous ses biens confisqués et livrés à ses ennemis28. Cette série de malheurs ne signifia pas la fin des Lizarazu-Santa María. Au moins deux des enfants de Menaut, Guillem et Juan, avaient accompagné leur père à Barcelone, où Juan se maria avec une dame catalane, Violant Satorra; son frère apparaît dans la documentation barcelonaise comme le molt honorable mossen Guillem de Sancta Maria. En quelque sorte, Pedro Sanz de Lizarazu avait concentré tout son effort à préparer les siens pour s’hispaniser, et finalement c’est ce qui va arriver, même si par des voies très différentes de celle qu’il avait imaginées. 

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